Interview Les Inrocks

L’interview fleuve

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Un très important manager américain nous confiait récemment qu’il n’avait jamais vu un lancement d’album aussi maîtrisé que celui de Random Access Memories de Daft Punk, qui sortira le 20 mai : “Ça sera un cas d’école.” Bon courage – et belle humiliation en perspective – pour tous ceux qui tenteront d’utiliser ces codes et coutumes une nouvelle fois détournés et réinventés par Daft Punk. Le meilleur marketing du monde ne sera que pétard mouillé s’il n’est pas au service d’un album aussi brillant, universel et intemporel que ce Random Access Memories. (lire plus)

Aujourd’hui, où est votre home sweet home ?
Thomas Bangalter: A Paris. Notre vie personnelle et familiale est ici. On passe beaucoup de temps entre Paris et la Californie, où a lieu une grosse partie de notre production, de notre manufacture. L’usine à rêves est là-bas : la pyramide, les masques de robots et la majorité du dernier album ont été fabriqués à L. A.

Vos masques ont évolué…
Thomas: Ils avaient été créés il y a treize ans par les vidéastes Alex Courtès et Martin Fougerol et viennent d’être upgradés par des studios d’effets spéciaux d’Hollywood : ils sont désormais équipés de ventilateurs pour éviter la surchauffe !

Quand vous étiez encore à l’école, pensiez-vous que l’anglais vous servirait à ce point ?
Guy-Manuel de Homem-Christo: Quand on s’est rencontrés, j’avais 12 ans et Thomas, 13. Je venais de découvrir Hendrix, les Doors, le Velvet et ça m’a motivé pour l’anglais. Je voulais comprendre cette musique et ce que je chantais. En plus, on avait l’un et l’autre le prof le plus sévère que j’aie jamais connu : monsieur Letellier. A l’arrivée, on a tous fini avec un super niveau.

Vous rêviez à quoi en écoutant le Velvet ou les Doors ?
Guy-Manuel: Plus encore que le rock, notre premier point commun, ça a été le cinéma. On passait notre vie à regarder des films d’horreur. Notre idole, c’était Warhol, ce mélange d’image et de musique…
Thomas: Je rêvais de travailler un jour dans une discipline artistique : monteur, effets spéciaux… Je n’avais pas plus d’ambitions et ça reste le cas – je n’aspire jamais à quelque chose de plus grand que ce que je suis en train de faire ou de vivre. Notre parcours tout entier a été une succession de surprises, exceptionnelles et farfelues. Le vrai changement, c’est qu’on a commencé avec beaucoup de modèles – Warhol, Bowie, George Lucas, Kraftwerk, Kubrick – et qu’aujourd’hui, on n’en a plus, même si certains de notre génération nous inspirent, comme MGMT, les Strokes ou Animal Collective. Ces gens nous ont tirés vers le haut. Ça m’étonne toujours quand on me dit qu’aujourd’hui, nous jouons ce rôle pour d’autres musiciens.

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Comment vous êtes-vous bâti ce panthéon de modèles ?
Thomas: C’était avant internet. On passait notre vie dans les cinémas du quartier Latin ou à la bibliothèque de Beaubourg, où on photocopiait des livres tout l’après-midi.
Guy-Manuel: Personne, à 12 ans, ne faisait ça. Au lycée, j’étais le seul à connaître Hendrix et tous ces trucs psyché. On n’était que trois à écouter Joy Division… Après, j’ai rencontré Thomas puis Laurent Brancowitz (avec qui ils formeront Darlin’, avant que ce dernier ne parte rejoindre Phoenix – ndlr), on était donc cinq… On traînait dans des magasins de disques comme New Rose ou Danceteria, on lisait Les Inrocks quand c’était encore un fanzine… J’ai d’ailleurs rencontré ma première meuf sur le site Minitel des Inrocks, 36 15 Eliott ! Elle était fan des La’s, moi des Stone Roses – on était peu nombreux à s’intéresser à ces jeunes groupes anglais. Dès que ma famille a eu le câble, j’ai passé mes journées devant MTV. Puis devant les premiers écrans d’ordinateurs… On se retrouvait le mercredi après-midi chez Thomas et on regardait des VHS de Cronenberg, Carpenter, De Palma…
Thomas: Mon père était abonné aux journaux américains Billboard et Variety, je les dévorais. Il avait aussi un studio d’enregistrement à la maison mais ça ne m’intéressait pas. En 1984, il a acheté le premier Mac, ça a été un grand bouleversement : MacPaint, la souris… Mais le plus important pour moi à cette époque, c’était le magnétoscope. Je lui dois tout.

Daft Punk est-il un groupe normal ?
Guy-Manuel: Notre normalité vient du fait que depuis le début, on ne prend jamais en compte les avis extérieurs. On a créé notre petit monde artisanalement, comme des gosses qui jouent. On ne l’a dévoilé que lorsque ça nous plaisait vraiment – et on continue. On s’est toujours concentrés d’abord sur notre plaisir…
Thomas: Pendant longtemps, j’ai cru que notre anonymat était un signe de notre normalité, mais en fait non puisqu’on le recherche alors que toute la société est en quête de célébrité ! C’est comme si on était sur une autoroute à contresens…

Quel est votre rythme de travail ?
Thomas: En sortant un album tous les sept ans et un live tous les dix ans, on ne peut pas dire qu’on vit dans l’urgence… Le miracle, c’est que malgré cette absence, le public continue de nous porter attention. C’est peut-être la rareté des rencontres entre lui et nous qui produit toute cette excitation. A l’échelle d’internet, plusieurs années sans contact équivalent à des siècles, ce qui fait qu’on existe depuis des millénaires ! On a vraiment la chance d’être des robots : ça ne vieillit pas ! En fait, notre horloge créative a toujours été en décalage, plus encore aujourd’hui avec les tweets toutes les deux secondes, la réactualisation permanente de tout… On passe beaucoup de temps à chercher, comme dans un laboratoire, on expérimente des images, des sons, sans savoir ce qu’il en sortira. On profite de cette absence d’urgence pour multiplier les rencontres, sortir de notre circuit fermé, ne pas finir comme des savants fous. On n’est pas sur Facebook ou Twitter, alors du coup on cherche à se connecter humainement avec d’autres artistes. C’est pour cette raison que l’on a accepté de composer la musique du film Tron : pour échanger, produire avec un orchestre. Du coup, nous avons eu envie de faire de la musique en équipe sur Random Access Memories. Il nous faut d’ailleurs remercier chaque participant pour sa patience : on enregistrait un truc, puis on bossait sur chaque prise pendant des mois sans donner signe de vie…

Ça vous arrive de ne rien faire ?
Thomas: Pas vraiment. On est en recherche permanente, que ce soit conceptuel ou musical. On prend du recul, pour voir si nos morceaux méritent d’être partagés. Il y a une vraie différence entre cette quête personnelle, intime, qui guide nos pérégrinations, et l’idée de carrière. Même si ça dure depuis vingt ans, on ne réfléchit pas en termes de longévité, de notoriété ; on préfère penser qu’il s’agit de quelques rendez-vous ponctuels avec le public, entrecoupés de longs riens.

Beaucoup de vos chansons ne passent pas ce cap du “partage” ?
Thomas: On est entrés en studio en 2008, après la dernière tournée. Pendant un an, on a travaillé sans but et comme on n’était pas satisfaits du résultat, on a jeté tout le décorum mais en gardant l’essence : les compositions, les recherches, la base de Random Access Memories. Ce qui nous taraudait, c’était de nous réinventer. On était perplexes, notamment sur la production. C’est à cette époque qu’on nous a proposé de réaliser la BO de Tron. On a accepté et ça nous a totalement débloqués.
Guy-Manuel: Avec le temps et l’expérience, on sait quand ça ne sert à rien d’insister. Jeunes, on pensait qu’en s’obstinant, on arriverait à publier tous les morceaux qu’on écrivait. Heureusement que la plupart d’entre eux ne sont jamais sortis ! Sur le nouvel album, on a vécu avec les maquettes pendant quatre ou cinq ans. Si elles nous plaisaient encore au bout de trois ans, c’est que c’était bon.
Thomas: On avait déjà fait ça avec Discovery en 2001 : le morceau One More Time avait été bouclé dès 1998. La cassette est restée sur une étagère. A la fin, on l’a sorti tel quel. Pour Random Access Memories, nous n’avons capturé le résultat final que très récemment alors qu’on bossait dessus depuis 2008. Déjà, sur Tron, on avait passé un an à composer mais tout a été enregistré avec un orchestre symphonique en cinq jours à Londres. On peut se permettre ce genre de fonctionnement quand on a les meilleurs solistes sur les meilleurs instruments – certains vieux de quatre siècles. On voulait voir si on pouvait travailler dans un temps limité en réunissant le maximum de paramètres exceptionnels…

A quel moment vous êtes-vous dit que vous teniez un album, qu’il était cohérent ?
Thomas: Jusqu’à ce qu’on rencontre Nile Rodgers, on était dans des expérimentations hasardeuses, périlleuses. Finalement, on a fini par apercevoir une cohérence dans le chaos, une sorte de concept… C’est comme un puzzle : quand il y a plus de blancs que de pièces, ça ne ressemble à rien. Ça s’accélère quand l’image se dessine. On s’était imposé des dogmes dès le départ, comme par exemple ne pas utiliser de samples. Notre réflexion a ensuite tourné autour du sample : qu’est-ce que c’est ? De la vie, de la performance musicale, un savoir-faire d’enregistrement, l’expérience combinée de gens qui lui donnent sa magie… Pendant longtemps, la musique électronique s’est fondée sur ces moments volés, très chargés, pour infuser de la vie dans quelque chose de robotique. On voulait, pour une fois, créer cette matière à partir d’une feuille blanche. Techniquement, se prouver quelque chose : voir si on pouvait produire à notre manière la musique magique avec laquelle on avait grandi.
Guy-Manuel: On a composé et enregistré la musique que Daft Punk aurait pu sampler ! Et avec de vrais musiciens : ceux qui jouaient avec Michael Jackson ou Chic par exemple, ceux qu’on samplait à nos débuts… Il n’y a que deux samples sur tout l’album : un groupe de rock australien et l’échange entre Eugene Cernan, le commandant d’Apollo 17, et la Nasa. Il raconte qu’il voit un point lumineux avec des rotations de lumières loin de la Terre…

Vous jouez vous-mêmes des instruments sur l’album ?
Thomas: On sait suffisamment jouer pour montrer à Nile Rodgers le riff qu’on veut – et qu’il réalisera bien mieux que nous. Du coup, on joue un peu de tous les instruments, sans complexes et sans ego. On a réalisé une grande partie des maquettes, juste nous deux, instinctivement.

On a l’impression, en écoutant l’album, d’avoir affaire à un groupe live.
Thomas: D’un point de vue conceptuel, c’est assez proche d’un album de Steely Dan : des musiciens en studio mais avec un travail très précis, qui se dessine sur la longueur. La base, c’est la batterie, la basse et le clavier Rhodes, les trois unités de la pop moderne. Autour de ces trois instruments se rajoutent des couches de guitares, d’orchestre, de pedal-steel, puis on remplace notre basse par une autre et ainsi de suite : il y a plein d’interactions.

Vous pensiez déjà à une adaptation live ?
Thomas: Non, et ce n’est toujours pas d’actualité. Pour notre tournée de 2006/2007, nous étions allés aussi loin que possible dans cette réinvention du spectacle électronique, multimédia – un mot pourri… L’idée maintenant est de se reconcentrer sur l’idée même de musique enregistrée : comment y remettre de la vie ? Il y a à nouveau une excitation autour de la musique live, y compris électronique, mais ça ne se reflète pas dans les disques eux-mêmes. Recréer des moments magiques, uniques, propices à une émotion musicale, puis les capturer avec des techniques d’enregistrement, ça nous intéresse beaucoup plus qu’une déclinaison scénique.

En jouant une musique aussi charnelle, vous êtes-vous posé la question de la légitimité des robots ?
Thomas: On s’est interrogé sur la place de la technologie dans la musique aujourd’hui. On a essayé de faire effectivement une musique charnelle, vivante, sensuelle, mais en même temps elle reste assez robotique. On peut définir l’intelligence artificielle de manière plus nuancée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Ces dernières années, la musique s’est de plus en plus créée sur des ordinateurs, avec des modèles de synthèse virtuelle qui prennent peu de paramètres en compte. Avec un synthé analogique, même la température de la pièce influe sur le son. Tous ces parasitages, ces facteurs extérieurs créaient un environnement où l’électronique sonnait de manière très vivante… Mais un ordinateur est un environnement totalement stérile, il sonnera toujours exactement pareil, avec un modèle théorique d’intelligence artificielle très peu nuancé, très basique, qui repose sur des lignes de codes. C’est l’environnement dans lequel sont réalisés la plupart des albums aujourd’hui. Ça formate une immense partie de la musique. Les robots restent là car nous avons utilisé beaucoup de technologie invisible, mais utiliser les ordinateurs comme outils de création, pour produire quoi que ce soit avec une dimension émotionnelle, c’est très compliqué. Ça ne nous intéressait pas d’être, comme partout ailleurs dans la société, dans la sur-technologie. On voulait être dans le rêve, la magie. Et la technologie a une fâcheuse tendance à immédiatement reconnecter les gens au monde réel.

Parlons de vos collaborations. Giorgio Moroder, par exemple…
Thomas: Depuis le temps, on s’est habitués à ce que tout soit possible, à ce que l’extraordinaire devienne la norme… Comme par exemple rencontrer Moroder et lui proposer un morceauinterview, une chanson-documentaire. Pendant deux après-midi, il m’a raconté sa vie. Ça semblait une bonne idée, on était même étonnés que personne ne l’ait eue. Mais après, transformer son récit en cette sorte d’épopée qui part du jazz pour finir en electro… C’est une chanson sur Giorgio mais surtout sur la musique, la liberté. Son parcours résume assez bien notre carrière : depuis le début, comme lui, on tente d’abolir les frontières entre punk et disco, rock et techno, underground et grand public… En plus, en 1997, on finissait nos live en mélangeant Around the World et son titre Chase… A l’époque du premier album, on nous avait même jeté son nom à la gueule, comme une insulte !

Comment vous partagez-vous le travail ?
Thomas: Moi, je m’occupe un peu plus de la technique, Guy-Man moins, ce qui lui donne un recul intéressant. Mais Random Access Memories fut un vrai travail d’équipe, un album conçu comme un film dont on était les réalisateurs, les scénaristes et les producteurs – et un peu les interprètes. On a été à l’écoute de toutes les expériences : c’est quelque chose de nouveau pour nous, qui a commencé, musicalement, avec Tron. C’était nécessaire pour évoluer, on n’avait pas envie de passer notre vie l’un sur l’autre dans un studio, il était nécessaire de s’ouvrir, de rencontrer des gens, d’échanger. Alors parfois, on s’est un peu sentis comme Terrence Malick, on capturait des sons, on ne savait pas ce qu’on allait en faire. Les musiciens avec qui on a travaillé étaient comme les acteurs d’un Woody Allen, qui ne comprennent pas où va le film, car on ne leur donne que leurs pages de dialogues. Sauf qu’il n’y avait même pas de film, et pendant longtemps (rires)…
Guy-Manuel: Les musiciens n’en revenaient pas qu’on leur laisse une telle liberté, eux qui sont généralement là pour jouer une partition bien précise. Avec Nile Rodgers, plus habitué à passer quinze minutes en studio pour une prise de guitare, merci, bonsoir, on a longuement discuté, jammé, parlé de musique… On a même dansé dans sa salle à manger, pendant qu’il jouait sur sa vieille guitare.
Thomas: D’un point de vue artistique et personnel, cet album est l’expérience la plus riche de notre histoire. Il régnait un enthousiasme, une générosité, une positivité extraordinaires qu’on a essayé de capturer. On sentait que chacun aimait la musique qu’il était en train de jouer ou de chanter. Visiblement, ce n’est pas le cas tous les jours. Ils étaient émus en entendant le résultat final. Tous nous ont dit qu’ils prenaient un tel plaisir à venir chez nous qu’ils ne pouvaient pas faire autrement que dépasser leurs limites. Random Access Memories est un disque unique, ambitieux. Il s’agissait de redéfinir la dance-music, ce qui fait le lien avec ce qu’on a pu réaliser dans le passé. On peut en parler, car pour la première fois, on a du recul : on a été spectateurs de tous ces gens venus se mettre au service de notre vision. Ça a été magique.

En composant les morceaux, vous aviez des voix précises en tête ?
Guy-Manuel: Non, c’était très libre, on avait des instrus et des directions et ça s’est bien goupillé. L’enregistrement des voix a eu lieu la dernière année… Beaucoup de rencontres n’étaient pas planifiées, comme celle avec Giorgio Moroder, qui nous a contactés parce qu’il était dans le coin. Idem pour Panda Bear d’Animal Collective qui voulait qu’on remixe un de ses titres. On lui a répondu qu’on n’en faisait plus depuis des années mais qu’on aimerait quand même le rencontrer parce qu’on adore ses harmonies vocales, qui semblaient coller avec une de nos maquettes. Les Strokes, on est très fans : quand on a rencontré Julian Casablancas, on lui a fait écouter un titre et ça a collé tout de suite. Pharrell Williams, on le connaît depuis quinze ans mais on n’avait jamais vraiment bossé ensemble, à part sur son titre Hypnotize You. On s’est recroisés par hasard dans une soirée.
Thomas: On trinque au champagne et il me dit : “Oh là là, vous faites votre album ? Je ferais n’importe quoi pour être dessus ! Je jouerais même du triangle !” Ces moments de prises de voix ont été très spontanés, à l’inverse du travail d’orfèvrerie, d’horlogerie qu’ont nécessité les morceaux. Après avoir passé des années sur une chanson, on n’avait parfois que quelques heures pour enregistrer la voix. J’ai parfois eu l’impression que chacun se surpassait, que c’était une compétition de soul ou de funk, une surenchère de musicalité et de dextérité entre chaque musicien. Tout le monde s’est défoncé pour offrir un écrin aux voix. J’ai toujours aimé ces enregistrements de Sinatra où la voix est juste devant, avec l’orchestre symphonique tout petit mais nécessaire.

La façon dont vous les avez tous sortis de leurs habitudes est impressionnante.
Thomas: Julian Casablancas, c’est net, il chante plus haut, de manière plus féminine – son chant se fait plus sensible, plus fragile. Il chante moins fort. Pharrell, lui, a complètement changé de registre, sans qu’on lui demande : l’un et l’autre se sont servis de cette expérience pour essayer de nouvelles choses. C’est très visible pour Julian et le dernier album des Strokes.

L’équilibre entre mélancolie et euphorie est votre marque de fabrique depuis le début. Vous parvenez même à l’appliquer au funk…
Thomas: (perplexe) Ah bon ? C’est vrai que les morceaux les plus fêtards sont un peu minés… Cet équilibre, ce contraste, c’est sans doute la définition de l’émotion. Dans notre musique, il y a accélération et décélération d’un état à l’autre : un morceau seulement triste ne serait pas satisfaisant. Mon idole, c’est Charlie Chaplin. Lui aussi crée ce relief dans l’émotion. Son personnage est en permanence hilarant et bouleversant… C’est intéressant dans une perspective robotique, encore plus en ce moment : l’émotion est de plus en plus compliquée à créer avec l’informatique. Du coup, le paysage musical electro est plus dans l’énergie, dans la dynamique. Il y a beaucoup d’intensité, de simulation physique, mais peu de ressenti. Ce trop-plein devient rage et agressivité.

Votre musique a toujours rendu des hommages. Cette fois-ci, on pense aux Cars, à Steely Dan…
Thomas: Ça arrive même sans qu’on s’en rende compte… Ces références nous permettent de connecter notre univers à d’autres, de montrer une facette différente de nous. On peut ainsi faire un morceau avec Paul Williams (un des acteurs du Phantom of the Paradise de Brian De Palma – ndlr), qui s’est révélé très important dans l’élaboration de notre univers. Nous sommes très heureux de cette interaction générationnelle mais nous ne nous considérons pas comme des passeurs. Nous pensons seulement aux enfants que nous avons été, nous avons des petits personnages dans les mains et nous jouons avec…

Vous aimeriez parfois enregistrer anonymement, pour tester d’autres sons ?
Guy-Manuel: Si on avait envie de faire un disque de hard-rock bien gras, on le ferait sous le nom de Daft Punk. On n’a pas de limites. Depuis le début, on a touché à tout, il y avait un côté radical, presque punk, dans Human After All ; Tron était symphonique…
Thomas: Sur une commande comme Tron, comme on ne s’engage jamais à moitié, on avait peur de perdre la précision, la rigueur, l’intégrité qu’on entretient depuis des années. Finalement, on a sauté dans le vide. Etre “au service de”, ça rend vraiment humble. On était employés, avec des horaires de studio. Ce détachement donne un rapport intéressant à la musique et on en avait bien besoin à cette époque. Cette expérience a été fondamentale pour Random Access Memories… Aujourd’hui, la musique électronique est partout, de la pop au hip-hop, mais elle subit un énorme formatage qui vient parfois directement de nos idées d’il y a dix ou quinze ans : il était fondamental de se différencier. Beaucoup trop d’albums évoquent les formes de Discovery, Homework ou même Human After All. On est à la fois flattés de ces hommages à répétition, mais la seule façon d’avancer artistiquement, c’était de totalement se réinventer. On avait nos maquettes et c’est pendant Tron que l’idée a mûri : tenter une superproduction musicale. On a passé le test à Londres, en faisant jouer nos partitions de Tron à cent musiciens. Ça nous a mis en confiance. Aller plus loin nous remettait en danger : qu’est-ce qu’on n’a pas encore fait ?

Il y a un côté très austère, solennel sur Tron. Le nouvel album, lui, est très expansif, sexuel même…
Thomas: Le côté solennel de la BO de Tron était basé sur les premières images qu’on a vues du film, très chorégraphiées. On ne pouvait pas prendre le contre-pied : on a attendu le nouvel album pour ça. Là, on a développé l’idée de la danse, un côté séduisant, nuancé et élégant en même temps.

“Human after all”, comme vous chantiez ?
Thomas: Oui, en échappant à l’aspect pilotage automatique de la musique actuelle : on est plus dans l’érotisme que dans la pornographie mécanique.

Quelles sont les premières réactions à l’album ?
Guy-Manuel: On a connu l’échec critique à chaque album. Homework, Discovery, Human After All : les premières chroniques ont toujours été désastreuses. Là, les journalistes ont l’air d’aimer : c’est louche… Ça ne va pas marcher (rires).
Thomas: On se rend compte que tous les groupes qui ont notre longévité ont perdu de leur pertinence. On était très conscients de ça : comment ne pas se répéter après vingt ans de carrière ? On a commencé à 18 ans, on en a presque 40. On n’a plus les mêmes aspirations… Acceptation ou rejet : les deux réactions m’intéressent.

Si je vous avais croisés à 14 ans, traînant chez les disquaires, et que je vous avais dit que vous alliez un jour travailler avec Giorgio Moroder, des musiciens de Chic ou de Michael Jackson, vous auriez réagi comment ?
Thomas: Déjà, nous aurions été trois : Laurent Brancowitz aurait été avec nous. Et si tu nous avais dit : “Un jour, vous aurez un groupe qui s’appellera Phoenix, un autre qui s’appellera Daft Punk et, dans vingt ans, vous sortirez à un mois d’intervalle vos quatrième et cinquième albums respectifs”, là, effectivement, je ne t’aurais pas cru. C’est encore plus surprenant et improbable.

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par JD Beauvallet

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